Jean Bartik, la pionnière qui a donné vie à l’intelligence artificielle avec le premier ordinateur électronique

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Si l’histoire retient souvent les noms des machines, elle oublie parfois celles et ceux qui les ont rendues “vivantes”. Jean Bartik fait partie de ces figures essentielles de l’historique de l’informatique : une pionnière de la programmation informatique qui a transformé un assemblage de composants en outil capable d’automatiser le calcul, étape décisive vers l’intelligence artificielle moderne.

Jean Bartik : pionnière de l’ordinateur électronique ENIAC et du calcul automatisé

Née en 1924 dans le Missouri, Jean Bartik (née Betty Jean Jennings) montre très tôt des facilités impressionnantes en calcul. Ce talent, cultivé à l’école puis à l’université, l’amène à décrocher en 1944 un bachelor of science en mathématiques au Northwest Missouri State Teachers College.

En 1945, alors que la Seconde Guerre mondiale touche à sa fin, elle rejoint l’Université de Pennsylvanie et intègre l’équipe des six programmeuses de l’ENIAC. Cet ordinateur électronique, considéré comme le premier calculateur entièrement électronique programmable à grande échelle, est conçu pour résoudre une large variété de problèmes de calcul numérique.

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ENIAC : une machine gigantesque au service des calculateurs humains

L’ENIAC n’avait rien d’un ordinateur compact : il s’agissait d’une installation de 30 tonnes, occupant environ 139 m², composée notamment de 17 468 tubes à vide, 7 200 diodes à cristal, 1 500 relais, 70 000 résistances, 10 000 condensateurs et 300 voyants lumineux. Il utilisait des cartes perforées, et des compteurs à anneaux à dix positions pour représenter et manipuler les chiffres.

Pour donner une idée concrète, l’ENIAC pouvait réaliser en quelques dizaines de secondes des calculs qui demandaient auparavant des heures à des équipes de “calculateurs” humains. Ce changement d’échelle a modifié la manière dont la science, l’ingénierie et la défense pensaient la production de résultats numériques, ouvrant un boulevard à l’automatisation des décisions plus tard associée à l’intelligence artificielle.

La programmation informatique avant le code : câbles, interrupteurs et logique

À cette époque, “programmer” ne signifiait pas écrire du code dans un éditeur. Il fallait configurer physiquement la machine : brancher des câbles, positionner des interrupteurs, utiliser des tableaux de connexion pour transformer des équations en enchaînements d’opérations.

Jean Bartik apprend à maîtriser l’ENIAC en travaillant à partir de schémas et de documentation technique, puis en expérimentant. Elle met au point des méthodes qui ressemblent étonnamment à nos bonnes pratiques actuelles : décomposer un problème, isoler des blocs réutilisables, tester, corriger, recommencer. Quand vous déboguez aujourd’hui un pipeline de données ou un script, vous refaites—avec des outils plus confortables—un geste que cette femme scientifique a contribué à formaliser sur une machine qui n’avait rien d’“ergonomique”.

Techniques clés attribuées à Jean Bartik et à l’équipe ENIAC

Le travail de Jean Bartik s’inscrit dans une dynamique collective avec Frances Bilas, Ruth Lichterman, Elizabeth Snyder, Kathleen Antonelli et Frances Spence. Ensemble, elles structurent une approche de programmation informatique qui préfigure la discipline moderne, avec des techniques très concrètes.

  • Création de sous-programmes : découper une tâche complexe en blocs logiques réutilisables pour éviter de tout recâbler à chaque fois.
  • Imbrication d’étapes de calcul : organiser des séquences d’opérations de façon hiérarchique, proche de ce qu’on appellerait aujourd’hui des routines et des appels.
  • Débogage méthodique : repérer une erreur dans une chaîne d’opérations en vérifiant progressivement les résultats intermédiaires.
  • Traduction d’équations en circuits logiques : passer d’un problème mathématique à une configuration matérielle exploitable par l’ordinateur électronique.

Le point important, c’est l’effet d’entraînement : en rendant le calcul reproductible, elles réduisent la dépendance à l’intervention humaine pas à pas, ce qui deviendra un prérequis de toute automatisation “intelligente”.

Du programme câblé au programme stocké : un tournant vers l’intelligence artificielle

Le moment décisif survient lorsque l’ENIAC est converti pour se rapprocher d’un fonctionnement à programme stocké. L’idée change tout : au lieu de reconfigurer la machine à la main, on peut modifier les instructions plus vite, avec bien moins de friction.

Pourquoi est-ce un jalon lié à l’intelligence artificielle ? Parce que l’IA n’est pas seulement une question de “calcul puissant”, c’est une question de boucles d’instructions, d’itérations, d’essais multiples, de versions successives. Un exemple simple : entraîner un modèle nécessite de répéter des opérations et d’ajuster des paramètres ; sans programmation flexible, ces cycles seraient impraticables à grande échelle.

Ce que ce basculement a rendu possible (et que vous reconnaissez encore en 2026)

Imaginez une entreprise fictive, Atlas Assurances, qui veut comparer rapidement des scénarios de risques (catastrophes naturelles, sinistres, portefeuilles clients). Le principe qui rend cela efficace aujourd’hui—enchaîner automatiquement des calculs, relancer une simulation, changer une règle, relire des résultats—repose sur cette évolution historique : passer d’une machine “câblée” à une machine “reprogrammable”.

Le legs de Jean Bartik et de ses collègues, c’est précisément cette idée : rendre l’ordinateur électronique malléable, pour qu’il ne soit plus un monstre figé mais une plateforme de calcul adaptable. C’est là que l’automatisation cesse d’être un exploit ponctuel et devient une méthode.

De BINAC à UNIVAC I : l’innovatrice qui accompagne la naissance de l’informatique moderne

Après l’ENIAC, Jean Bartik continue sur des projets structurants. À partir de 1949, elle travaille sur le BINAC (Binary Automatic Computer), l’un des premiers ordinateurs à tubes à vide conçu autour d’une logique binaire plus proche des architectures modernes.

En 1951, elle contribue au développement de l’UNIVAC I, souvent présenté comme le premier ordinateur commercial américain. Elle y conçoit des circuits logiques et participe à la création d’un premier système de tri et de fusion, un sujet qui peut paraître “administratif”, mais qui est en réalité stratégique : sans tri efficace, pas de traitement massif de données, et donc pas d’analytique avancée.

Tableau : repères clés pour comprendre l’impact de Jean Bartik sur les premiers ordinateurs

Période Système Rôle et contribution Impact durable
1945 ENIAC Programmation via schémas, mise au point de méthodes de sous-programmes et de débogage, structuration des séquences de calcul Fondations pratiques de la programmation informatique sur ordinateur électronique
Fin des années 1940 Transition vers le programme stocké Participation à la conversion permettant de changer les instructions plus rapidement Accélération de l’automatisation, prérequis aux algorithmes itératifs de l’intelligence artificielle
À partir de 1949 BINAC Travail sur un ordinateur binaire à tubes à vide, plus proche des architectures modernes Consolidation des approches “généralisables” de calcul automatique
1951 UNIVAC I Conception de circuits logiques, contribution à un système de tri et fusion Traitement de données à grande échelle, socle des usages data et des pipelines modernes

Vu depuis les pratiques actuelles (data engineering, MLOps, systèmes décisionnels), le tri, la fusion et la logique de traitement ne sont pas des détails : ce sont des briques qui conditionnent la performance et la fiabilité du traitement automatisé.

Reconnaissance tardive d’une femme scientifique : un signal sur la mémoire de la tech

Comme beaucoup de pionnières, Jean Bartik n’a pas bénéficié immédiatement de la reconnaissance à la hauteur de son influence. Il a fallu attendre 1997 pour qu’elle soit intronisée, avec les autres programmeuses de l’ENIAC, au Women in Technology International Hall of Fame.

En 2008, elle est également nommée membre d’honneur du Computer History Museum, ce qui acte publiquement son importance dans l’historique de l’informatique. Elle décède en 2011, à l’âge de 86 ans, des suites d’une insuffisance cardiaque.

Si vous suivez l’actualité de l’intelligence artificielle, retenez cette leçon : les ruptures technologiques reposent rarement sur un seul génie isolé, mais sur des équipes et sur des innovatrices dont le travail, longtemps invisible, rend l’“impossible” reproductible.

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Olivier Routhier

Co-fondateur - Effet Papillon

Libraire pendant de longues années, j'ai repris le chemin des études en 2012 pour marier mon amour de l'écriture et l'attrait du web : diplômé avec mention en communication numérique, j'ai ensuite travaillé en agence digitale sur la conception de sites, puis comme rédacteur en chef, avec des centaines d'articles écrits, édités et traduits. Chez Effet Papillon et pour plusieurs médias en ligne, je fais aujourd'hui le même métier à plus grande échelle : produire du contenu utile, précis et agréable à lire.

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