Au festival de Bourges, DeLaurentis arrive comme une exploratrice qui fouille les strates de la culture musicale pour faire remonter à la surface celles qu’on a trop longtemps laissées hors champ : les pionnières de la musique électronique. Entre un synthétiseur analogique rare des années 1970 et des outils de clonage vocal, sa création pensée pour l’événement musical prend la forme d’un voyage temporel où mémoire et innovation se répondent.
DeLaurentis au festival de Bourges : une exploratrice qui remet les pionnières au centre de la scène électro
Invitée au festival de Bourges, DeLaurentis présente une performance conçue sur mesure, portée par une idée simple : raconter l’histoire de la scène électro autrement, depuis le point de vue de celles qui ont fabriqué, testé, enregistré et composé dans l’ombre. Le projet résonne particulièrement avec l’actualité récente, marquée par la disparition à 94 ans d’Eliane Radigue, grande figure de la musique concrète, longtemps moins médiatisée que certains de ses contemporains.
Le fil conducteur est clair : rappeler que les premiers terrains d’expérimentation — studios, radios, laboratoires — ont aussi été des lieux investis par des femmes artistes, ingénieures du son et compositrices. Ce rappel n’a rien de nostalgique : il sert à mieux comprendre pourquoi certains gestes créatifs d’hier ressemblent tant aux pratiques d’aujourd’hui.

Un ARP 2500 pour rejouer l’histoire de la musique électronique en conditions réelles
Pour incarner cette traversée, DeLaurentis joue notamment sur un ARP 2500, imposant synthétiseur modulaire analogique devenu mythique. Cet instrument rare, directement associé à l’esthétique des années 1970, permet de faire entendre physiquement ce que signifie “sculpter” le son, plutôt que d’écrire une partition au sens classique.
Un exemple concret aide à saisir l’enjeu : là où un pianiste déclenche une note stable, l’ARP 2500 oblige à construire le timbre pas à pas (oscillateurs, filtres, modulation), comme on assemblerait une matière. Cette façon de travailler rappelle justement le rôle de nombreuses pionnières : elles développaient des textures, des ambiances, des signatures sonores… mais se retrouvaient parfois reléguées au rang de “techniciennes”, donc invisibles dans les crédits.
Et c’est précisément ce point qui change la lecture : ce qu’on appelait hier “habillage sonore” ressemble fortement à ce que l’on valorise aujourd’hui sous le terme de sound design. Insight final : renommer un métier peut suffire à le rendre enfin visible.
Pionnières et invisibilisation : pourquoi la scène électro doit aussi être racontée comme une histoire de crédits
Le spectacle s’appuie sur un constat que beaucoup de professionnels reconnaissent : dans les débuts de la musique électronique, des chercheuses et compositrices ont innové dans des structures comme des radios publiques et des centres de recherche. Pourtant, la reconnaissance allait souvent aux figures associées à la composition “traditionnelle”, celle qu’on pouvait noter, archiver et attribuer plus facilement.
DeLaurentis illustre ce décalage avec des trajectoires emblématiques, dont celle de Wendy Carlos. Son travail de réinterprétation au synthétiseur Moog pour la musique liée à Orange mécanique (1971) a marqué durablement l’imaginaire populaire, mais la question des crédits a longtemps été un angle mort. Le fait que des omissions aient été corrigées par la suite montre surtout une chose : le retour en lumière des pionnières prend du temps, même quand l’influence est évidente.
Pour rendre cet enjeu plus tangible, imaginez une situation actuelle : une équipe de postproduction crée l’identité sonore d’une série (génériques, transitions, textures), mais n’apparaît pas dans les nominations ou la communication. L’impact culturel existe, mais la reconnaissance professionnelle suit difficilement. Insight final : sans crédit, l’histoire se réécrit toujours au profit des mêmes noms.
Exemples concrets de ce que ces femmes artistes ont apporté à la culture musicale
Quand DeLaurentis parle de ces créatrices, elle ne les décrit pas comme des exceptions, mais comme des fondations. Pour vous donner une vision opérationnelle — utile autant aux curieux qu’aux professionnels — voici des apports typiques qui ont structuré la musique électronique et ses dérivés.
- Création de nouveaux timbres : filtres, boucles, drones, textures, souvent impossibles à obtenir avec l’instrumentarium classique.
- Développement de méthodes de studio : montage, superpositions, manipulation de bandes, puis protocole de prise de son et d’effets.
- Écriture par la matière sonore : composition basée sur l’évolution d’un son dans le temps plutôt que sur mélodie/harmonie.
- Formalisation d’un “langage” d’ambiance : ce que le marketing appelle aujourd’hui identité sonore, branding audio, signature.
- Passerelles avec le grand public : de la recherche expérimentale jusqu’aux musiques de films et aux scènes live.
La question à se poser est simple : si ces apports structurent encore vos playlists et vos productions, pourquoi leurs autrices restent-elles parfois secondaires dans les récits ? Insight final : réhabiliter les pionnières, ce n’est pas ajouter un chapitre, c’est corriger la table des matières.
Clonage vocal et IA au service du live : la méthode DeLaurentis à Bourges
Dans sa création présentée au festival, l’IA n’est pas un gadget destiné à produire un morceau “à la place de”. DeLaurentis s’en sert comme d’un outil d’hybridation : elle mélange sa voix à des matières sonores pour obtenir une empreinte nouvelle, via des techniques de clonage vocal et de transformation timbrale.
Son approche s’appuie sur des collaborations de recherche, notamment avec l’Ircam et un laboratoire parisien de Sony. En pratique, cela se traduit par un travail proche de la R&D : tests de paramètres, itérations, réglages, puis intégration sur scène. Insight final : ici, l’IA ressemble davantage à un instrument exigeant qu’à un bouton “générer”.
Quand la voix pilote aussi l’image : un exemple de concert “réactif”
Un aspect marquant de son dispositif est la scénographie visuelle pilotée par la voix en temps réel. Pendant qu’elle chante, des visuels se modifient selon la hauteur, l’intensité et les aspérités du signal vocal, créant une performance où l’audio devient une interface.
Pour visualiser l’effet, prenez un exemple simple : si elle passe d’un murmure à une note tenue plus puissante, l’image peut changer de densité, de vitesse, de contraste ou de forme. Pour le public, le lien cause-effet devient perceptible : on “voit” presque le son, et l’on comprend que l’interprétation (et pas seulement la production) pilote l’expérience.
Cette logique rejoint une attente forte de la scène électro actuelle : des shows plus incarnés, où la technologie augmente le geste au lieu de le remplacer. Insight final : l’interactivité redonne une valeur centrale au corps, même dans un concert très numérique.
IA générative et éthique de la création : le point de vue de DeLaurentis face aux tensions de l’industrie musicale
DeLaurentis se situe à rebours d’un débat qui domine souvent l’actualité : l’IA générative capable de produire une piste complète à partir d’une simple consigne textuelle. Cette automatisation bouscule l’industrie, notamment sur la question des données d’entraînement et du droit d’auteur, et inquiète de nombreux acteurs.
Son positionnement est net : l’IA peut participer à la création quand elle s’inscrit dans un processus (choix artistiques, montage, interprétation, intention). En revanche, si une musique est générée intégralement sans intervention humaine réelle, la signature d’auteur devient problématique : on ne peut pas revendiquer une composition que l’on n’a pas façonnée.
Tableau de lecture : “IA-instrument” vs “IA-automate” dans un projet musical
Pour clarifier ce débat avec une grille utile, voici une comparaison simple que vous pouvez appliquer à vos propres projets (composition, sound design, communication, production).
| Usage de l’IA | Rôle de l’humain | Résultat typique | Question clé |
|---|---|---|---|
| IA comme instrument (hybridation, transformation, contrôle en live) | Décide, règle, interprète, itère, assume une intention | Une esthétique singulière liée à un geste et à un contexte de scène | Qu’apportez-vous que la machine ne peut pas décider à votre place ? |
| IA comme automate (génération complète à partir d’un prompt) | Sélectionne ou consomme, avec peu d’arbitrages créatifs profonds | Une musique souvent dérivée de styles existants, rapide à produire | Qui est l’auteur réel : le prompteur, le modèle, ou le corpus d’entraînement ? |
| IA comme outil de production (nettoyage, séparation de sources, assistance) | Optimise un flux de travail sans déléguer l’écriture artistique | Un gain de temps et de précision, sans changer le propos musical | Est-ce que l’outil améliore la réalisation sans effacer l’intention ? |
Cette grille éclaire aussi une intuition de DeLaurentis : l’IA la plus intéressante n’est pas celle qui “refait” du déjà-entendu, mais celle qui aide à faire surgir des sonorités inédites, dans l’esprit des pionnières. Insight final : la nouveauté ne vient pas d’une génération automatique, elle vient d’une direction artistique qui ose.
