À la faculté de droit de Montpellier, un exercice pédagogique est devenu un petit événement : un duel d’écriture où des étudiants en droit rédigent un texte constitutionnel pendant que ChatGPT produit, en quelques instants, sa propre version. Derrière l’aspect ludique de la comparaison, l’objectif est sérieux : comprendre ce que l’intelligence artificielle apporte (et n’apporte pas) à la rédaction juridique, et ce que cela change pour l’éducation des juristes.
Intelligence artificielle et duel d’écriture à Montpellier : un atelier juridique qui bouscule les habitudes
Le dispositif est porté par Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel et figure reconnue du débat public. Son idée est simple : confronter, année après année, le raisonnement d’une promotion de Master 2 à celui d’un outil grand public, afin de mesurer l’écart entre une production algorithmique et l’argumentation juridique construite.
Ce rituel s’est installé comme un passage marquant de la cinquième année : un sujet, des contraintes, une restitution, puis une discussion critique. Et la question qui flotte dans la salle est toujours la même : à quel moment la technologie devient-elle un vrai partenaire de travail, plutôt qu’un simple générateur de texte ? Insight : c’est souvent dans la critique collective que l’IA révèle le plus de choses sur… l’humain.

De la charte des droits de l’homme à la constitution la plus démocratique : trois éditions, une même méthode
L’expérience a pris de l’ampleur par étapes. En 2023-2024, une douzaine d’étudiants avaient été invités à produire une charte des droits de l’homme du XXIe siècle, pendant que ChatGPT répondait à la même commande, avec une consigne volontairement simple.
L’année suivante, le thème a glissé vers une charte des droits de la nature, sujet très discuté dans de nombreux pays depuis les années 2010 (de l’Équateur à certaines jurisprudences locales en Europe). À Montpellier, l’intérêt pédagogique était clair : tester la capacité à formuler des droits nouveaux sans tomber dans le slogan. Insight : plus le sujet est “neuf”, plus la valeur ajoutée juridique se voit.
ChatGPT vs étudiants en droit : ce que la comparaison révèle vraiment sur la rédaction juridique
Lors de l’édition 2025-2026, huit étudiants ont présenté leur proposition autour d’un objectif ambitieux : rédiger la constitution la plus démocratique au XXIe siècle. Pour garder la comparaison honnête, ils ont choisi d’interroger ChatGPT (version gratuite) avec un prompt unique, sans historique, sans documents joints, afin de lui laisser une liberté maximale.
Le contraste de temporalité a frappé tout le monde : environ une minute pour la réponse automatique, un mois de travail côté étudiants. Ce décalage, en éducation, est un point de départ très utile : l’IA accélère la production, mais n’accélère pas forcément la justesse, ni la cohérence d’ensemble. Insight : la vitesse est un avantage seulement si vous savez quoi vérifier.
Une IA “utile mais superficielle” : l’outil progresse, mais l’expertise reste ailleurs
Dans leurs échanges, les étudiants ont formulé une critique récurrente : l’IA sert bien à repérer des pistes, des notions, des formulations accessibles, comme une base documentaire rapide. En revanche, elle reste jugée trop “à la surface” pour tenir le rôle d’un constitutionnaliste, parce qu’elle recombine surtout des modèles déjà existants.
Un exemple concret a nourri le débat : face à une crise politique, la version proposée par ChatGPT aurait tendance à pousser une logique jusqu’à ses conséquences extrêmes, quitte à rigidifier le fonctionnement institutionnel. À l’inverse, les étudiants ont cherché une architecture plus équilibrée, où le citoyen n’est pas forcé d’intervenir parce que les institutions sont bloquées, mais peut le faire s’il le souhaite. Insight : la démocratie, sur le papier, se joue souvent dans les mécanismes d’atterrissage en période de tension.
Le projet des étudiants de Montpellier : une démocratie articulée plutôt qu’un modèle poussé à l’extrême
Leur raisonnement part d’un constat classique en droit public : on peut décrire plusieurs façons d’organiser la démocratie (représentative, directe, libérale), et chacune a ses fragilités. Selon eux, l’IA a “choisi” une voie et l’a déroulée sans assez tempérer ses effets secondaires, là où leur copie a tenté d’articuler les modèles pour limiter les angles morts.
Pour rendre la discussion très tangible, ils ont aussi pointé un trait “commercial” de l’outil : une tendance à conforter l’utilisateur, parfois jusqu’à la contradiction, parce qu’il cherche à satisfaire. Or, en rédaction juridique, une contradiction n’est pas un détail : c’est une future crise d’interprétation. Insight : un bon texte institutionnel n’est pas seulement convaincant, il doit rester robuste quand on l’attaque.
Choix institutionnels concrets : fédéralisme, chef de l’État limité, référendum d’initiative populaire
Les étudiants ont défendu une organisation fédérale de l’État, et un chef de l’État aux pouvoirs volontairement réduits. Ils ont également proposé un mode d’élection reposant sur un vote alternatif à “second tour instantané”, afin de limiter certains effets pervers des scrutins majoritaires traditionnels.
Autre pièce maîtresse : le référendum d’initiative populaire, pensé comme un levier de participation qui ne remplace pas les institutions mais les complète. Enfin, ils ont inscrit une liste de droits fondamentaux, avec des principes structurants dont l’un a particulièrement retenu l’attention : la non-régression, pour éviter qu’un droit reconnu soit ensuite affaibli au gré des majorités. Insight : la modernité d’une constitution se mesure aussi à ses garde-fous contre l’érosion.
- Exemple d’usage “raisonnable” de ChatGPT en rédaction juridique : demander une liste de notions à vérifier (séparation des pouvoirs, contrôle de constitutionnalité, hiérarchie des normes), puis valider chaque point dans des sources académiques.
- Exemple de risque : reprendre tel quel un article généré sur les libertés publiques, sans détecter une contradiction entre l’énoncé d’un droit et les exceptions proposées.
- Exemple de bonne pratique en éducation : faire écrire une version humaine, puis utiliser l’IA comme contradicteur pour repérer les zones floues et améliorer la précision.
Tableau comparatif : IA et étudiants, deux logiques de production très différentes
Pour comprendre l’intérêt du duel, il faut regarder non pas “qui gagne”, mais ce que chaque approche produit réellement. Voici une lecture synthétique, fidèle aux constats formulés lors des échanges.
| Critère | ChatGPT (prompt simple, sans contexte) | Étudiants en droit (travail d’un mois) |
|---|---|---|
| Temps de production | Très rapide (ordre de la minute) | Long (ordre du mois), avec délibérations et arbitrages |
| Style et accessibilité | Langage clair, lisible, “prêt à lire” | Plus technique, mais mieux arrimé aux implications institutionnelles |
| Cohérence d’ensemble | Raisonnement parfois inégal, susceptible d’incohérences | Architecture plus globale, conçue pour tenir en cas de crise |
| Créativité normative | Recomposition de modèles existants, faible innovation conceptuelle | Propositions structurées (non-régression, articulation des formes de démocratie) |
| Utilité pratique | Point de départ, aide à la synthèse, repérage rapide | Texte défendable, justifiable, amendable selon une logique juridique |
Pourquoi ce duel d’écriture change la discussion sur technologie et éducation à la faculté de droit
Un élément a particulièrement marqué cette édition : l’IA n’était plus seulement un “prétexte” de joute. Elle est devenue le centre des échanges, pour ses capacités, ses usages acceptables, et la pertinence de l’intégrer à la formation, au moment où l’intelligence artificielle s’impose partout, des administrations aux cabinets.
Dans la salle, la discussion a aussi mis en lumière une nuance clé : avec un meilleur “alimentation” (documents, jurisprudence, doctrine, contraintes explicites), ChatGPT pourrait proposer quelque chose de plus solide. Mais cela déplacerait le cœur du métier : la compétence ne serait pas de “faire écrire”, elle serait de cadrer, vérifier, et répondre de chaque formulation. Insight : le futur du juriste n’est pas d’éviter l’IA, c’est d’assumer la responsabilité de ce qu’elle produit sous sa direction.
Vers une diffusion du travail : quand un exercice universitaire vise le débat public
Dominique Rousseau a indiqué que la copie des étudiants méritait d’être rendue publique, avec l’intention de la diffuser. Si cette publication se confirme, elle prolongera l’exercice au-delà des murs de l’université : la constitution n’est plus seulement un objet d’étude, mais un terrain de discussion collective.
Reste une question, presque narrative, pour la suite : quel sera le défi proposé en 2027, à une époque où les outils progressent vite et où la frontière entre assistance à l’écriture et production autonome devient de plus en plus difficile à tracer ? Insight : à Montpellier, le duel a déjà rempli une mission essentielle — transformer un outil en sujet de pensée.
