Mi-février 2026, les chercheurs de la plateforme de sécurité LayerX ont révélé l’existence d’une campagne baptisée AiFrame : 30 extensions Chrome se faisant passer pour des assistants basés sur ChatGPT, Claude, Gemini et Grok ont infiltré plus de 300 000 navigateurs. Identifiants volés, emails Gmail siphonnés, conversations enregistrées à distance : derrière des interfaces soignées se cachait une architecture d’espionnage pilotée depuis un seul serveur. Et plusieurs de ces extensions étaient recommandées par Google avec le badge « Featured ».
Une campagne industrielle derrière des noms familiers
30 extensions, un seul cerveau
C’est la chercheuse Natalie Zargarov, de LayerX Security, qui a mis au jour l’opération le 13 février 2026. Derrière des noms rassurants comme Gemini AI Sidebar (80 000 utilisateurs avant suppression), AI Sidebar (70 000), AI Assistant (60 000) ou ChatGPT Translate (30 000), les 30 extensions partageaient un code source identique, les mêmes permissions et une infrastructure unique hébergée sur le domaine tapnetic[.]pro. Aucune ne faisait tourner de modèle d’IA localement. Les attaquants surfaient sur l’engouement massif pour ces outils, alors que des villes comme Bordeaux lancent des campus dédiés à la formation sur Grok et ChatGPT.
L’astuce de l’iframe invisible
Leur mécanisme était redoutable. Au lieu d’intégrer des fonctionnalités en local, chaque extension affichait un iframe plein écran chargé depuis un sous-domaine distant (par exemple claude.tapnetic.pro). L’utilisateur croyait interagir avec un assistant IA, mais c’est un serveur contrôlé par les attaquants qui gérait l’interface. Ce système permettait de modifier les fonctionnalités à distance sans passer par une mise à jour soumise au Chrome Web Store, un mécanisme similaire à celui décrit dans notre enquête sur comment une simple mise à jour peut transformer une extension en spyware. Ce qui était inspecté à l’installation n’était donc pas ce qui s’exécutait en pratique.
« En injectant des iframes qui imitent des interfaces IA de confiance, ils ont créé une attaque man-in-the-middle quasi invisible qui intercepte tout, des clés API aux données personnelles. »
Natalie Zargarov, chercheuse LayerX Security, 13 février 2026
Emails, mots de passe, conversations : ce qui a été volé
Gmail en ligne de mire
Sur les 30 extensions identifiées, 15 ciblaient spécifiquement Gmail. Un script injecté au chargement de mail.google.com extrayait le contenu des fils de discussion et même les brouillons non envoyés. Les données étaient transmises à l’infrastructure tierce des attaquants, en dehors du périmètre de sécurité de Google. Les extensions réclamaient la permission « all_urls », leur donnant accès au contenu de n’importe quel site visité, y compris les pages authentifiées : banques, intranets d’entreprise, plateformes RH. Un risque qui rappelle les dangers des VPN gratuits, où l’utilisateur cède sans le savoir l’accès à l’ensemble de sa navigation.
Un micro activable à distance
Plus inquiétant encore : les extensions intégraient une fonction de reconnaissance vocale activable à distance via l’API Web Speech. Une fois déclenchée, elle pouvait enregistrer les conversations autour de l’ordinateur et renvoyer les transcriptions au serveur de contrôle. L’utilisateur n’était jamais informé de l’activation de cette fonctionnalité.
« Cette campagne exploite la nature conversationnelle des interactions avec l’IA, qui a conditionné les utilisateurs à partager des informations détaillées. »
Natalie Zargarov, LayerX Security
Google pointé du doigt, la menace persiste
Le badge « Featured » accordé à des extensions vérolées
Plusieurs de ces extensions avaient reçu le badge « Featured » du Chrome Web Store, censé garantir leur fiabilité. Ce label, attribué par Google après vérification, a mécaniquement renforcé la confiance des utilisateurs et multiplié les installations. La campagne utilisait une technique dite d’« extension spraying » : dès qu’une extension était supprimée, une copie identique réapparaissait sous un nouvel identifiant mais avec le même code et la même infrastructure. Gemini AI Sidebar, retirée avec 80 000 utilisateurs, a été remplacée par AI Sidebar quelques jours plus tard.
7 extensions toujours en ligne
Au moment de la publication du rapport de LayerX, sept extensions restaient disponibles sur le Chrome Web Store, totalisant plus de 180 000 installations. L’infrastructure de commande et contrôle restait active sur tous les navigateurs infectés. La campagne AiFrame n’est d’ailleurs pas isolée : en décembre 2025, la société Koi Security avait révélé qu’un acteur baptisé ShadyPanda avait compromis 4,3 millions d’utilisateurs Chrome et Edge via des extensions légitimes détournées après des années de fonctionnement normal.
- Vérifier les permissions : une extension IA n’a aucune raison de demander l’accès à « tous les sites »
- Contrôler le développeur : site web, historique, autres extensions publiées
- Ne pas se fier aux notes : les avis peuvent être falsifiés, même avec le badge « Featured »
- Limiter le nombre d’extensions : chaque module installé est une surface d’attaque supplémentaire
- Désinstaller immédiatement les extensions nommées dans le rapport LayerX si vous les avez installées


